Sylvain Lecrivain - ma planète

Textes critiques

"Terre en Jeu"

Sylvain Lécrivain, à travers les œuvres toutes de tangible matière réunies dans l’exposition « Terre en jeu », m’est immédiatement apparu comme un être de l’air, une sorte d’Ariel grave et facétieux, qu’aucune pesanteur ne freine dans sa rêverie créatrice,  portant le contraste jusque dans la matière, capable de donner la vie vaporeuse du nuage au fossile le plus compact. « Nous voici au centre où s’échangent entre nuages et rochers les valeurs imaginaires .Quand les métaphores sont réversibles, on est sûr de vivre un état de grâce de l’imagination : la vie est légère ».
Ici, l’imaginaire « parle » le paysage en images inattendues et pourtant familières, plus qu’il ne l’évoque ou le décrit, nous transformant en « regardeurs » du monde, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, sans que le changement d’échelle ne nous perturbe un seul instant

Terre terres

Les tenants des formes nouvelles  emblématiques  de l’art actuel pourraient s’interroger sur le fait qu’un artiste d’aujourd’hui ait recours au matériau, et à des techniques qui nous semblent attachées aux productions et à la pensée du siècle dernier.
Or, à y bien regarder, la pensée imageante qui y préside, littérale et littéraire à la fois,  et l’imagination du matériau pour lui donner forme n’y ont pour parentes que celles du savant et émerveillé Max Ernst : même onirisme inépuisable et « cultivé », souvent impertinent, et même déconcertante aptitude à transfigurer n’importe quel objet ou matériau. Cependant, et là réside l’empreinte du siècle qui les sépare, l’œuvre du vingtième siècle nous invitait précisément à jouir de la distance, de la tension entre les moyens utilisés et le propos tenu : elle induisait avant tout une réflexion sur l’œuvre elle-même et sur le langage plastique. Il en va tout autrement d’une œuvre actuelle, comme l’est pleinement celle de Sylvain Lécrivain : la question du langage, qui domina le siècle précédent,  la distanciation et la réflexivité qui en étaient les corollaires sont désormais forcloses, le discours artistique se veut en prise directe avec le monde, et refuse d’interroger le médium qu’il choisit pour privilégier la relation la plus directe et la plus fusionnelle possible, sans discrimination aucune entre les techniques artistiques à sa disposition, qu’elles relèvent de la tradition ou des nouvelles technologies .

Ses images d’un « état de la terre », notre auteur nous les donne dans leur profusion et leur succession, comme immédiates, à prendre « au pied de la lettre » pour jouir de leur poésie, attitude bien étrangère à la chère « distanciation » des modernes.
Mais tout « lecteur naïf » du monde qu’il veuille apparaître, comme un enfant émerveillé prêt à croire à tous les jeux qu’il s’invente, l’artiste n’a rien d’un Candide qui succomberait à la puissance hallucinatoire des matériaux. Il a vu toutes les œuvres de ses prédécesseurs. On pense par exemple à Kieffer dans sa « contrée imaginaire », Fautrier, Dubuffet, bien sûr et ses texturologies, Ernst dans « rémanence », Jaccard dans ses tissus à brûlages, Tony Cragg enfin, avec la spirale des « cent gènes »… Mais chaque fois, l’image en palimpseste est détournée, délestée de ses intentions et subvertie pour servir un propos personnel tout différent, témoin et « regardeur » du temps présent. Travail étonnamment actuel, donc, en dépit des moyens utilisés qui ressortent en apparence de catégories bien identifiées de la peinture, du collage et des installations. Pourquoi apparemment ? Non qu’ils ne soient pas physiquement de la peinture, des collages ou assemblages d’objets ou de matériaux, des dispositifs matériels et spatiaux bien présents, mais leur « parole », les songeries qu’ils charrient, leur présence imageante ne sont pas celles de la peinture,du collage ou de la sculpture, dont elles ne font qu’emprunter les habits comme des défroques, pas plus qu’elles n’ont d’autre lien que référentiel aux univers artistiques qu’elles citent ici et là, toujours comme des images, ni plus ni moins chargées de sens que d’autres, issues du quotidien, de la matière ou de l’actualité.
« Terre en jeu », au-delà d’une -fort belle- exposition d’arts plastiques contemporains, se veut une convocation du monde qui nous traverse quotidiennement via le flux d’images planétaires qui peuplent notre présent, sans spéculation sur leur origine ou leur possible devenir, comme de simples  signes immédiats et irréfutables de son existence.

Cette exposition illustre parfaitement le projet et le mode opératoire original  de Sylvain Lécrivain, de plein pied dans son temps et le nôtre, où « l’Homme du commun », pour reprendre le titre provocateur mais aucunement dépréciatif du manifeste de Dubuffet, se retrouvera, à sa grande surprise, en « Terre » familière.

Bernard Pierron haut


« Sylvain Lécrivain ou la transfiguration des territoires… »

Rémanence

Aux portes de sa grange s’ouvre un peu de cet « arrière-pays » cher à Yves Bonnefoy ; lieu de transfiguration des territoires du dehors et du dedans. Seuils en vérité bien silencieux aux pas du vulgaire, frontières infranchissables sauf à l’imaginaire ; sorte de localités inapparentes aux âmes impassibles, mais où l’œil et la main de celui qui reconnaît les essences peuvent délivrer matériaux et matières d’une emprise toujours trop archaïque. 

Le regard, jamais assez rassasié, travaille et s’apprivoise aux lignes courbes, mais tant brisées, aux réseaux soigneusement quadrillés, mais étrangement tragiques, de ces « arrière-pays » (1); tandis que de sa main, habile en la matière, s’inscrivent aux creux de continents déchiquetés et redessinés, les restes d’une peur ou le visage d’un cauchemar (2). Un voyageur qui poursuivrait dans cette grange sa quête d’imaginaire pourrait découvrir une Nature patiemment rassemblée, archivée, classée, triée, tressée, stratifiée, collée, peignée, froissée, moulée, sculptée, et cependant revigorée.

Dans le grand Livre retrouvé des Eléments, des feuillets déliés et désormais  éternellement épars, offrent ainsi leurs champs métalliques à la lecture (3) ; quand d’autres se plient en une vague (4) ou au tourment des fibres d’un métal (5). Rien ne s’égare au cœur qui sait entendre (6), à la main caressante, à l’humeur vive et mobile. La fibre vibre et vacille en paysages bouleversants, peut-être symphoniques, lisiblement violés, visiblement recomposés en signes mis en alarme (7). Le plastique d’un corps reparaît parfois dans des espaces natures de matériaux recyclés (8), rachetés par la griffe bienveillante du créateur, en attention surprise voire émerveillée, de ces mutations soudaines.

Le moindre reliquat du monde des inhumains résonne ici du chant strident de l’impossible…  

Lieu de métamorphose et de renversement entre les provinces du lointain et celles d’un pays bien plus proche, des régions planétaires aux plus microscopiques, l’absolu, comme un horizon baigné d’horizons, inlassablement mis en scène, cartographie croisé des infinis, mais aussi trace humaine indélébile (9), s’appelle de notre souffle non moins que de la paume de nos mains.

Ailleurs, l’homme en quête de destin approchera d’un écheveau de sphères terreuses en la demeure, cryptes d’une orbite nouvelle, lieu de transposition de mille nuits dérobées en  quelques lueurs éprises d’intérieur (10).

La Terre, enfin seule, saura délivrer ses plans les plus secrets à l’oreille la plus tendre : « La fable du monde se découvre en Des Cartes qui tiennent du mystère… » (11). 

 


Tourmente

Bernard Cunsolo.   haut

(1) Bas-fond I, II (bois, métal). 64X96
(2) Lagune (plâtre, argile, plastique). 151x107
(3) Rémanence I (inox étamé). 110x100
(4) Vague à l’âme. 51x43
(5) Tourmente (métal). 100x90
(6) Cri du cœur (moteur, chenillard). 90x60
(7) Coup de chien (bois, fibre de verre, paille)
151x107 ; Grain de nuit (bois, foin) 151x107

(8) Cocaïnomanie (plâtre, polyane, feutrine). 66x100
(9) Bye bye macadam (pneu, argile, métal). 80x100
(10) Terres apprivoisées ; sphères ; « Les joueurs d’éther » (installation).
(11) La fable du Monde (fût de métal, boule en plâtre, cartes géopolitiques mélangées).

joueurVagueJoueur

Reliefs et sculptures

Déposer, débusquer la nature la plus élémentaire, mâtinée jusqu'aux éclats de bois, de fibre, de paille ou de terre, la plus insolite en ses froissements retenus, en cette " mise en abîme " d'un autre genre qui brise, disloque, déchire, morcelle toute surface terrestre ou océanique jusqu'au soubassement insondé des matériaux eux-mêmes, soudain devenus paysages continentaux, telle est la mise en demeure des œuvres présentées.

Les paysages ainsi échancrés, pour ainsi dire dispersés par le jeu de la composition et du regard, mais aussi découpés ou artificiellement " pris sur le vif " , parfois organisés en des espaces plus familiers, presque connus, recèlent le pouvoir d'éveiller notre imaginaire et de préparer le jeu des facultés.

Destituer et replacer aussitôt la nature dans ses équilibres, dans son graphisme, dévoile silencieusement ses propres fracas, étale avec bonheur son émiettement le plus immanent, et offre aux sens les craquements de la matière en guise de dérive des continents (1) ou les circonvolutions capricieuses des éléments comme une " grimace de la terre " (2) ou l'évocation d'un " vague à l'âme " (3).

La nature en ses divers paysages se révèle encore secrètement stratifiée et fibreuse, ébauchant les nombreux liens que le peintre-poéte laissera éclore. Dans le même frémissement des " rivages " (4) se dessinent, des conglomérats; des disséminations de matières, de matériaux, bientôt d'objets, s'assemblent lentement en des compositions impromptues qui marient enroulement et enveloppement du plein et du vide, du massif et du fluide, de la terre et de l'eau.

Toutes choses semblent se dénouer et se nouer au sein de l'œuvre médium, s'enchevêtrer sans jamais se laisser pleinement et paisiblement lisser, ni par la main , ni par l'œil.

La nature évidemment reste singulière et totale : du moindre atome peut parfois jaillir une arborescence; les plus petites formes géométriques deviennent les prémices d'organismes ou d'organisations reconnaissables mais non toujours nettement identifiables.

Sylvain Lécrivain déplace la nature afin de mieux la refonder au cœur d'un espace de visions toujours spectaculaires, parfois sereines, souvent étonnantes, sans jamais laisser le spectateur captif de son ravissement.

Vision du dessus, planétaire ou abyssale, vision transversale, vision en coupe, vision photographique, vision cartographique, télescopique, vision qui classe, qui range, parfois dérange l'ordre préalablement installé, vision indiscrète par l'angle choisi pour l'éclairage, vision fugitive comme celle du passant.

 

Rosée de soleil

Bric à brac

La refondation de la nature à travers les œuvres transforme l'espace pictural en fenêtre d'interprétation; le cadre n'ouvre plus seulement sur un paysage possible mais sur une multiplicité de perceptions qui réorientent subrepticement le regard vers de nouveaux enjeux visuels.

Le tableau se confond dès lors avec un bas-relief, l'objet installé devient sculptural.

Les œuvres absorbent le regard, tandis que l'œil gourmand invite la main à une dernière tentation d'évaluation : porter en bouche le sel de ces terres lointaines, parfois abyssales, que nous ne pourrons jamais approcher autrement.endus méconnaissables par le travail de composition, les matériaux primitifs se fondent et fusionnent en une seconde nature : " l'œuvre naturelle ".

La composition réinstalle le paysage à partir des reliefs recyclés de la société industrielle; les œuvres digèrent le monde et ses dérives au centre d'espaces familiers jamais déconcertants.

A la confusion des mondes humains succède l'ordre du " bric à brac " (5) ou des livres sans bibliothèque (6); la " terre apprivoisée " (7), elle-même remisée dans une ultime sphéricité, celle d'une lune sans soleil, brûlée au dernier degré, craquelée, fissurée en tout point de sa rotondité, éventrée sans vergogne, brille néanmoins d'un dernier feu sous la croûte bleutée ou échevelée, selon les installations.

La Terre abandonnée, lassée de toute superficialité, délivre ses mystères chromatiques et rugueux aux regards introspectifs.

Bernard Cunsolo haut 

(1) " rosée du soleil " 67X56.
(2) " grimaces de la terre " (plâtre) 15OX11O.
(3) " vague à l'âme " 51X43.
(4) " bleu rivage " 74X8O.

(5) " bric à brac " (bois métal) 75X55.
(6) " rémanence " (inox étamé) 11OX1OO.
(7) " terres apprivoisées " (photographies). Sphères.


Reliefs de Sylvain Lécrivain

Gardien de la terre

Penché sur l'herbier du monde, il dresse l'inventaire du jour.

Bois, clous, tôles, écorces et mousses rehaussés de couleur résument des paysages où le regard s'égaille dans d'ineffables contrées.

Dans ces paysages mentaux l'ordre des choses dispute à la lumière des chemins de hasard.

Les choses répètent leurs limites pour mieux s'éclairer les unes les autres. Elles convoquent des rencontres qui disent le froissement du jour.

Çà et là apparaissent les taches lenticulaires de champs figurés, les desquamations sèches d'un désert fissuré, les îlots de récifs englués dans des encres marines et des huiles océanes, le drapé de montagnes entaillées de canyons qui épuisent des fontaines de lumière.

Alors le spectateur se fait explorateur. Happé par les yeux, il contruit son propre itinéraire.

Il s'aventure sans boussole ni carte sur ces continents de pâte à papier, ces dépôts minéraux et végétaux. Il se laisse porter sur des vagues de plâtres. Il s'oriente à l'orbe de nébuleuses qui ensemencent la nuit de traînées laiteuses.

Il prend pied sur des mondes vierges où la matière érige ses turbulences de métal et de terre pour ajouter à l'étonnement du voyageur d'audacieux vertiges.

Sur ces îles qui flottent dans nos têtes, il est donné davantage à voyager qu'à voir.

Michel Lamart haut